| Débat artisans/artistes |
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| Écrit par Caroline |
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Suite à un débat lancé sur le forum de ce site à propos de "Artisan/Artiste: une limite fragile", Yves Le Bechennec, archéologue et protohistorien dans la région parisienne s'exprime, à travers un article éclairant et passionant. C'est donc tel quel, que je vous livre son texte en page d'accueil. N'hésitez pas à exprimer votre point de vue dans le forum.
Artisans, "Saint Lundi" et création artistique. Quelques réflexions en vrac. août 2009
Avant d’aller plus loin, précisons que dans mon univers de référence qui est la Protohistoire récente européenne, pour être plus précis les gaulois Parisis. Il y a 60 ans au prétexte que la fouille dont je suis le porte parole, a extrait du sol 5 fourreaux d’épée j’aurais (avec un peu de chance du côté de la restauration) expliqué que j’étudiais l’art celtique de la période des entrée de fourreaux d’épée. Un art fait de maîtrise absolue du trait, d’inventions graphiques débridées autours de motifs végétaux incomparables. Il y a 40 ans quelques découvertes d’épée de plus en Europe et la lecture de Jacobsthal, j’aurais dit que cet art répondait à une grammaire rigoureuse faite de motifs végétaux. Il y a vingt ans sous le coups de découvertes successives j’aurais sans doute commencer à écrire que ces motifs apposés sur les entrée des fourreaux d’épée sont destinés à ce que les combattants des armes de mercenaires celtiques avec leur équipement en série, puissent au soir de la bataille échanger les pièces abîmées de leurs armes. Mon expérience de la vie réelle en seine Saint Denis où les numéros des bus sont en plus assortis de couleurs pour que tous les non francophones puissent se repérer j’aurais même peut-être dit que les symboles correspondent à des corps de combat multiethniques rassemblés au travers de l’Europe et devant se repérer. En cinquante ans une pièce unique un chef d’œuvre d’art celtique peut donc devenir sous le coups des découvertes une pièce de série gravée par des artisan travaillant à la tâche ! Toutefois seul avec un burin face à une plaque de métal, les enjeux du débat évoluent brutalement et la courbe harmonieuse devint un geste impossible à exécuter sans des milliers d’heures de pratiques…..Refuser le statut d’artiste au forgeron qui a effectué ce décor n’est possible que si on se contente d’en parler ou d’écrire à se sujet. (Si pour reprendre la célèbre phrase de Marc Bloch, si on laboure un champ de parchemin avec une charrue de papier)
Quelques remarques sur les usages du mot artisanat pour les productions matérielles de La Tène C.
Parler d' " artisanat " pour des objets de l'âge du fer est ambigu. D'autre point de vue permettrait de parler d'art. Le choix du mot est comme nous venons de le voir culturel et chronologiquement des plus datés. Nous ne relancerons pas ici le débat sur la notion d’art premier….. L'un des fait les plus porteurs d'ambiguïté est ce que le mot "artisan" implique comme représentation du statut des acteurs qui modèlent certaines matières. "Artiste" nous place dans un référentiel marqué par les concepts de création, de liberté, voir évacue dans un certain imaginaire la question du temps de travail. Au demeurant depuis le XIXe siècle "artiste" renvoie aussi souvent au génie solitaire. "Artisan", a contrario renvoie à un univers plus ambivalent du moins quant au regard des questions de temps de travail. Pourtant hors des expériences de vie alternatives des années 60/70, un artisan travaille en atelier. Il est soumis à une logique d'économie maximale de la matière première et plus marginale à celle de « son » temps. Le choix à priori d'un de ces deux termes implique donc de très nombreux implicites. Surtout le concept même d'atelier sous entend une répartition des tâches à produire et donc probablement une notion de valeur très différenciée de ces tâches Molona 2008 Sommes nous capable de savoir qui sont les " artisans ". Faute de texte, faute de règlement de corporation, faute de relevée de temps de travail et de carnet ouvrier, nous sommes bien en peine, pour l'âge du fer, de comprendre, aujourd'hui, quelle réalité sociale se cache derrière le mot d'artisan. Faute de multiplication de travaux d'archéologie expérimentale, nous sommes souvent en grande difficulté face à nos ordinateurs pour évaluer la complexité des divers gestes techniques nécessaires à la réalisation de tel ou tel objet. Nous sommes donc incapables de distinguer à coup sûr une œuvre de maîtrise d'un objet du quotidien. Nous ne savons donc pas comment et à quel âge s'obtient le statut d " artisan ". Muriel Verbeeck-Boutin rappelait récemment que l'ars latin désigne encore dans la langue classique (Cicéron, Sénèque), ce qui exige un savoir-faire et le distingue de ce qui relève de l'application de règles, d'une méthode. On voit que dans un atelier, une telle règle aboutis à situer la séparation entre artiste et artisans au sein même de l'atelier. Cette question réglée resterait encore celle du temps de travail.
Quel temps de travail ? Du point de vue de l'archéologue qui dessine un objet, les implications techniques de la forge de telle ou telle bouterolle (extrémité du fourreau) d'épée ne sont pas si simples à percer. Aussi le plus souvent ne sommes-nous pas capable d'estimer exactement " le temps de travail et la part de création " nécessaire à la fabrication de tel ou tel objet. En revanche l'archéologue, s'il est un chercheur en sciences sociales, est aussi un artisan. En cela, il sait pertinemment que la question : " Combien de temps mettez-vous à fouiller une fosse d'habitat ", si elle est pertinente pour un gestionnaire d'inter région INRAP (institut pour la recherche en archéologie préventive), est du point de vue du fouilleur assez dénuée de fondement. Il peut tout à fait négocier plus de temps en produisant une belle image, une image qui peut être une véritable création artistique. Une seconde chose doit nous alerter, nous savons qu'un responsable d'opération de fouille seul, ne travaille pas comme avec deux ouvriers de fouilles. Enfin, la même équipe qui intègre un stagiaire qui ira à 11 heures faire les courses, car il est objectivement trop fatigué pour continuer à terrasser, aura un rendement encore très différent. D'autant que, le stagiaire produira un rapport de stage qui lui sera peut-être un jour considéré comme une œuvre artistique. C’est aujourd’hui le cas de certain manuscrits au prétexte que les autres ont disparus. On peut aussi, penser que la forge d'une bouterolle dépendra énormément pour son temps d'exécution de la présence, ou de l'absence d'un aide, pour le soufflet voir de la présence supplémentaire d'un frappeur. Cependant ce qui déterminera le nombre de bouterolles effectivement produites, c'est-à-dire données au client est le temps de polissage (note gens du chaud/ gens du froid Mollona 2008). Hors celui-ci est intimement lié probablement au nombre d'apprentis, donc d'enfants disponibles. (On rappellera à ce propos que les instances internationales déclarent le seuil de 28 heures effective de tâches domestique, comme le seuil au delà duquel commence l'exploitation des enfants. §17 /www.ilo.org/wcmsp5/groups/public/---dgreports/---integration/---stat/documents/meetingdocument/wcms_093731.pdf consulté le 20/02/09, à la vue du seuil encore socialement admis en France de 35 heures hebdomadaire de travail, cela laisse rêveur sur les forces de travail disponibles entre 3 et 7 ans dans la société Celtique ou dans les ateliers des primitifs florentins. Se forger une idée du champ recouvert par les mots d'artisans, nécessite donc d'imaginer la part de petites mains que la société est capable (ou juge socialement tolérable) de mobiliser et sur les statuts qu'elle-même accordent à ces différents opérateurs. Cela oblige aussi à s'interroger sur qui fait les taches annexes de la vie domestiques, mais plus encore en matière de réflexion sur l'artisanat, sur le poids de taches sensibles comme la collecte du bois et la préparation du charbon de bois et sur celle de l'eau. On comprendra alors mieux la nécessité pour les sites archéologiques de s'interroger en détail sur les rôles des puits à eau lieu de convivialité de femmes, jusqu’ici très absente de ce texte comme elles le sont de la réflexion des archéologues en général. Autant le dire, pour les archéologues, évaluer le temps de travail durant la protohistoire n'est pas plus simple qu'aujourd'hui que pour le Bureau International du Travail…
Au-delà du nombre d'acteurs effectivement présents dans l'atelier, se pose une seconde difficulté tout aussi redoutable. Nous sommes des enfants du salariat. Il est donc normal, ou plus exactement, idéologiquement normé que nous imaginions, par réflexe, nos artisans gaulois rivés à leurs outils. Rappelons pour faire simple que les travaux de B. Geremek sur le salariat parisien au XIVe siècle signalent que l'été, il est pratiquement impossible, dans Paris, de trouver un ouvrier forgeron. La production s'arrête, car tout le monde est aux champs. Il est délicat d'affirmer qu'il en est de même à la Tène. Toutefois, je ne me risquerais pas à écrire que les moissons sont moins lourdes en temps de travail durant un moment où tous les indices tendent à penser que la production agricole décolle (Malrain et all) et où nous savons que les moyens de transporter le produit de ces moissons sont bien moindres qu'au XIVe. Rappelons enfin que le XIXe siècle est de l'avis de tous les historiens un pic dans le nombre de journées travaillées sur l'année. Pourtant même dans ce siècle noir la pratique du " Saint Lundi " (s'abstenir de venir travailler le lundi hors de tout cadre contractuel) attestées en France depuis le XIIIe, perdure (Beck 2004). Ceci nous amène à considérer que dans un regroupement spatial d'artisans doivent s'effectuer bien d'autres activités que la production. S’ il est délicat du point de vue de la collecte des traces de la culture matérielle de quantifier la part de Rêve, en revanche de lui dépend la capacité de création artistique ! Tout au moins, pouvons-nous attester par la présence récurrente de côtelettes de porc piégées dans les scories de fond de fourneau, par les masses la de consommation collective. Nous sommes sans doute loin du banquet aristocratique, au sens de fête somptuaire offertes, cependant force est de constater à la vue de la qualité des viandes consommées que nous somme aussi loin du maigre repas d'un prolétariat en haillon. Alors artistes ou artisans ces gaulois ?
Yves Le Bechennec Archéologue au CG93
BIBLIOGRAPHIE :
Claude Lévi-Strauss, Productivité et condition humaine*, Études rurales, Exclusions http://etudesrurales.revues.org/document73.html
Référence électronique Robert Beck, " Apogée et déclin de la Saint Lundi dans la France du XIXe siècle ", Revue d'histoire du XIXe siècle, 29 | 2004, [En ligne], mis en ligne le 07 avril 2008. URL : http://rh19.revues.org/index704.html. Consulté le 20 février 2009.
Mao Mollona,2008 " Ceux du " chaud ", ceux du " froid ". Fabriquer des outils à Sheffield ", Terrain, numero-39 - Travailler à l'usine (septembre 2002), [En ligne], mis en ligne le 01 avril 2008. URL : http://terrain.revues.org/index1447.html. Consulté le 13 février 2009. |
| Mise à jour le Vendredi, 16 Septembre 2011 21:19 |


